Ce PS qui ne veut pas gagner les élections, mais qui nous reprochera sa défaite.

Publié le par cuab34bfs

Par Luc Douillard 

Le PS préférerait-il, au fond, perdre les élections nationales ? L’hypothèse peut surprendre, puisqu’il est généralement admis que les partis politiques sont des institutions spécifiques dédiées à la conquête du pouvoir.

Encore faut-il s’entendre sur ce mot si ambigü, “pouvoir”, qui en français signifie aussi bien le pouvoir d’agir que le confort de l’inaction. Arkhos contre cratos, en quelque sorte. D’un côté le “cratos” (qui a donné entre autres démocratie), et de l’autre ces sens dégradés du mot “arkhos” (qui ont dérivé en oligarchie, hiérarchie, archevêque, archiduc, sans oublier… archaïsme.)

Déjà, on en avait eu l’intuition lors du désastre présidentiel de Lionel Jospin en 2002. Souhaitait-il, au fond, vraiment devenir président ? Il n’avait à dire qu’un seul mot convaincant à la télévision (par exemple sur la taxe Tobin et les marchés financiers) pour reprendre quelques centaines de milliers de voix à l’extrême-gauche ou à l’abstention, et surpasser Le Pen au premier tour. Mais tout plutôt que cela. Plutôt mourir, en somme, que de remporter une victoire à partir de convictions agissantes.

En ce printemps 2007, l’étrange sourire subliminal de Ségolène Royal le soir du 6 mai révélait bien son soulagement paradoxal. A défaut de prendre l’Elysée, elle se contenterait de conquérir le siège du parti rue Solférino. On a les horizons qu’on peut. Quant aux éléphants socialistes, ceux qui ont plombé sa campagne en s’en désintéressant ou pire en la sabotant, on a bien compris que leur intérêt est ailleurs. Certes, ils aimeraient bien jouir de temps à autre d’une « alternance » nationale qui pourrait couronner utilement leurs carrières personnelles de quelques maroquins ministériels. Mais cette libido gouvernementale passe loin, très loin, après les enjeux locaux. Or l’on sait que toute priorité de deuxième rang n’est jamais une priorité.

Voici le fruit amer de la grande révolution conservatrice qu’a été la décentralisation mitterrandienne, puis jospinienne, qui n’a jamais tenu sa promesse de rapprocher le pouvoir des citoyens (« arkhos » ou « cratos » ?).

Au contraire, cette décentralisation ratée a instauré à grands frais de douces tyrannies locales dépourvues de séparation nette des pouvoirs et soigneusement privées de micro-pluralismes médiatiques, dépourvues à la fois d’indépendance éthique et de missions de service publique discernables. Crées par et pour les partis, elles ont fini par refaçonner les partis en profondeur, à leur image. Elles sont assises sur la prolifération exceptionnelle d’une nouvelle fonction publique territoriale redondante, recrutée le plus souvent par favoritisme, étendue à l’infini par le jeu opaque et précarisateur des subventions.

En somme, ce sont des féodalités territoriales. Aussi coûteuses et abusives que les seigneuries médiévales d’autrefois. Également aussi brillantes et ambiguës, quelquefois méritantes, dans l’exercice d’un inlassable mécénat communicationnel, de l’assistanat paternel ou de l’ « inaménagement » du territoire. C’est là, on le sait, le coeur de métier des barons socialistes et de ceux qui aspirent à le devenir : Gérer en paix un gros fief territorial en province, avec sa pyramide de vassalités associées, monde discret, monde immense, véritable angle aveugle de la chronique politique universitaire et médiatique.

Et si le PS n’était plus qu’un syndicat de fiefs territoriaux, se désintéressant, au fond, des enjeux nationaux ?

Ces dernières semaines, nous en avons été convaincus par plusieurs épisodes révélateurs. Au début mai, je suis reçu par le vice-président de gauche d’une importante collectivité territoriale de l’Ouest de la France. A l’apéritif, je demande à son assistant s’ils peuvent espérer conserver la majorité aux prochaines élections, alors que la sociologie locale est très à droite. A ma surprise, on me répond que les choses se présenteront mieux localement pour la gauche locale si la droite pouvait gagner cette présidentielle, et encore mieux si le premier ministre pouvait être un régional. (Ce qui arriva !)

Un peu plus tard, je lis dans « Libération » la chronique tristounette de la déshollandisation-ségolénisation en cours au PS. Grave question : Faut-il avancer la date du prochain congrès du parti socialiste ? Avis d’expert d’un éléphant anonyme interrogé par le journal : Il vaut mieux attendre les municipales, en effet pour nous au PS, dit-il, ces élections sont stratégiques, car elles structurent les “réseaux” à l’intérieur du PS. On ne peut mieux dire que le PS n’est plus qu’un cartel, un réseau franchisé de petites et moyennes féodalités.

Le phénomène ne touche d’ailleurs pas que le PS. Dernièrement, on a revu le film « La question des alliances » de Jean-Louis Comolli et Michel Samson, qui raconte la bataille des législatives à Marseille en 1997. Au soir du second tour, le maire de Marseille, M. Gaudin, convoque les télévisions dans son hôtel de ville pour dire « sa grande joie ». Scène surréaliste au soir de cette dissolution manquée qui voit Chirac condamné à cinq ans de cohabitation. Quelle est donc la cause de la joie de M. Gaudin ? Tout simplement, c’est que, dans la déroute générale, la droite marseillaise s’est plutôt moins mal comporté qu’ailleurs, et que tous les députés marseillais RPR-UDF sont finalement réélus. « Un effet mairie », c’est-à-dire, on le sait, le fruit d’une politique méthodique de services rendus dans la capitale phocéenne. Là aussi, on ne peut mieux dire que la sauvegarde et la santé de l‘imperium provençal de M. Gaudin lui procurait cette joie sans nuage, que n’assombrissait nullement l’éviction de Juppé à Paris ni la perspective finalement confortable de cinq longues années d’opposition au gouvernement Jospin.

Ainsi, les partis feignent de partir à la conquête du pouvoir gouvernemental, mais ce n’est que pour amuser la galerie. L’important est ailleurs, dans les fiefs locaux, leur manutention si complexe, et leurs guerres féodales. Si les mots ont un sens, les partis politiques sont des traîtres à leur mission constitutionnelle. À une exception notable, bien entendu, celle d’un outsider dénommé Sarkozy, qui, lui, savait vraiment ce qu’il voulait !

Mais ne vous souciez pas pour les chefs du PS, s’ils devaient échouer encore aux législatives. À l’abri de leurs confortables situations de repli, ils se contenteront, une fois de plus de maudire et culpabiliser ce peuple de gauche qui décidément ne sait que perdre. Il n’a que ce qu’il mérite !

Ainsi, la crise mortelle de la gauche est encore devant nous. (Ceci sans parler de celle de l’extrême-gauche, encore plus acharnée à perdre que tout autre, parce qu’elle a renoncé à renouveler la politique pour se replier prioritairement, elle aussi, sur l’appropriation de quelques dépouilles féodales d’un système à bout de souffle. Postes de permanents syndicaux et associatifs, financements publics, verrouillages divers, tel est sa lutte finale, au détriment de tout intérêt général ou de classe.)

Comme le disait déjà le cardinal de Retz, il y a trois siècles : « Les hommes ont une pente merveilleuse à s’imaginer qu’ils amuseront les autres par les mêmes moyens par lesquels ils sentent qu’ils peuvent être eux-même amusés ». Et aussi :  « Tout homme que la fortune seule a fait homme public devient presque toujours, avec un peu de temps, un particulier ridicule. L’on ne revient plus de cet état. »

Où est l’esprit du programme du Conseil national de la Résistance de 1944 ? N’entendez-vous pas la colère du peuple qui désespère et qui va bientôt s’apercevoir qu’on le dupe encore plus qu’il ne le sait déjà ?

Car (toujours du même Retz) : « Les peuples sont las quelque temps devant que de s’apercevoir qu’ils le sont. »

http://www.altermonde-levillage.com/spip.php?article10574

 

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